Le questionnaire Antitube – François Lévesque

Le questionnaire Antitube – François Lévesque

Auteur de romans noirs (Une maison de fumée, Le Nord retrouvé), François Lévesque sévit également au Devoir à titre de journaliste culturel et critique de cinéma depuis 2008. Sa plume, distinguée, éloquente, précise, fait partie de celles que nous aimons le plus retrouver chaque semaine. Nous avons profité de l’isolement en cours pour lui poser quelques questions sur sa passion du cinéma.

Ton premier souvenir de cinéma?

Le premier film que j’ai vu au cinéma est E.T., à 4 ans, mais de l’épisode, je me rappelle davantage du contexte que du film (que j’ai revu maintes fois). La salle était comble, et l’accès nous a par conséquent été refusé à ma mère, mon grand frère et moi. J’ai donc fait ce qu’un enfant contrarié de cet âge sait faire de mieux : je me suis mis à pleurer avec application. La guichetière étant une élève de ma mère, elle nous a casés en douce dans l’un des deux balcons condamnés de l’établissement : magique.

Mon premier vrai souvenir marquant de cinéma : j’ai cinq ans environ, et mon grand frère et moi nous faisons garder ce soir-là. La gardienne, faisant fi de la consigne parentale, appelle son chum, qui vient la rejoindre avec un film loué : Le loup-garou de Londres (An American Werewolf in London). Mon frère veut évidemment le voir, et évidemment encore, puisque lui veut le voir, moi aussi. Après avoir essuyé un refus, fins finauds, nous décidons de faire du chantage : ou notre gardienne nous laisse regarder le film, ou nous la dénonçons à nos parents. Je sais, c’est terrible, mais c’était pour la bonne cause. Pour moi, ce fut une expérience charnière. La dimension comique du film m’a échappé, car j’étais trop jeune, mais l’aspect horrifique (et onirique) m’a complètement fasciné (j’ai retrouvé ça peu après dans La compagnie des loups (The Company of Wolves). Je me suis ensuite consacré à voir autant de films d’horreur que je le pouvais. Et j’en ai vu en ta’.

Plus tard, vers 10-12 ans, Radio-Canada a passé presque tout Hitchcock au cinéma de fin de soirée. Puisque c’était l’été, mon père m’a laissé « veiller » et en a regardé plusieurs avec moi : autre période déterminante qui a contribué à décloisonner ma cinéphilie car ensuite, je me suis mis à voir de tout, de partout, avec le même appétit.

Le loup-garou de Londres (John Landis, 1981)

Une rencontre (cinéaste, comédien-ne) qui t’a marqué?

Deux rencontres m’ont tout spécialement marqué. La première, c’était pendant que j’étais inscrit à la maîtrise en études cinématographique, vers 2003-2004. Mon mémoire portait sur la référence et l’auto-référence dans l’oeuvre de Brian De Palma. Et voilà ti-pas que cet automne-là, je l’aperçois dans un coin lors d’une soirée en marge du Festival des films du monde, qu’il aimait fréquenter comme spectateur au temps des belles années de l’événement. J’ignore ce que je faisais là, car je n’étais alors pas du tout dans le milieu, mais il reste que je me suis dirigé vers lui : il était assis là, seul, l’air pensif.

En arrivant à sa hauteur, j’ai figé. J’ai balbutié que j’admirais son travail, et il a à peine eu le temps de me remercier que j’avais détalé. J’ai toujours un peu regretté d’avoir été « starstrucked » de la sorte.

Tant et si bien que lorsque j’ai eu le bonheur de réaliser une entrevue avec Guillermo del Toro, dont j’adore l’univers, l’imagination, le cinéma, tout, je me suis parlé au préalable. L’entrevue s’est déroulée de merveilleuse façon : plus une conversation en fait; c’est formidable lorsque cela survient. Et c’est en me remémorant mes regrets par rapport à mon rendez-vous manqué avec De Palma que j’ai fait ce que je ne fais jamais : j’ai demandé à del Toro de dédicacer ma copie de collection du Labyrinthe de Pan. De façon générale, j’essaie de ne pas être groupie, mais tsé…

Un-e critique qu’il faudrait découvrir?

Ce n’est pas original mais lire Pauline Kael devrait être obligatoire pour quiconque aspire à être critique de cinéma. La qualité de sa plume et sa verve n’ont d’égale que sa ferveur pour le cinéma. Je ne suis pas nécessairement toujours d’accord avec elle quand je replonge dans ses recueils, et c’est au fond anecdotique. Je l’admire surtout parce qu’elle possédait tout ce que je trouve essentiel en critique : une passion contagieuse et une absolue probité. En cela qu’elle ne cherchait pas à souscrire au consensus, non plus qu’elle essayait à tout prix de s’y soustraire. Elle n’était pas une « cheerleader » pour les studios, et encore moins une « contrarian » (posture envers laquelle je n’ai aucun intérêt). Elle était une authentique iconoclaste, prompte aux envolées enflammées, encensant ou pourfendant avec une démesure quasi lyrique. Ceci expliquant cela, il lui arrivait d’aimer « se regarder écrire », et de m’en faire la remarque en relisant certains de ses textes agit comme un très utile pense-bête professionnel : je me rends moi-même trop souvent coupable d’abus de style.

Un film qu’il t’a été difficile de critiquer, et pourquoi

Sans doute le film que j’ai eu le plus de mal à critiquer est Toni Erdmann, de Maren Ade. À ce jour, en toute bonne foi, je ne comprends pas l’engouement unanime qu’à suscité ce film. Je l’ai trouvé intéressant, fascinant par bouts, et très bien réalisé et interprété, mais je suis resté sur ma faim – et surtout perplexe – après le plébiscite cannois. Je ne sais toujours pas si quelque chose m’a échappé. Je viens de retourner lire ma critique originale, et ça m’a fait sourire : j’y sens poindre ce malaise que j’évoque ici, de même que ce travail manifeste pour exprimer le positif perçu néanmoins. Je n’ai pas entièrement assumé ma réserve.

Toni Erdmann (Maren Ade, 2016)

Ta critique qui a suscité plus de réactions, bonnes ou mauvaises?

De très, très loin, ma critique ayant suscité le plus de réactions – défavorables en l’occurrence – est Joker, de Todd Philipps. Là, peut-être parce que j’ai gagné en assurance dans l’intervalle (tout en continuant de cultiver mon syndrome de l’imposteur), j’ai assumé ma réserve. Autrement dit, j’ai eu l’arrogance d’être mitigé (2,5 sur 5), de ne pas crier au génie, et de signaler des éléments constituant à mes yeux de grosses faiblesses narratives (l’amoureuse imaginaire et le montage explicatif 101 lors de la révélation qui n’en est pas une, sans parler de la fin avec la psychiatre : presque aussi paresseux que le bon vieux truc « ce n’était qu’un rêve »). Le savoir-faire est là, comme je l’ai écrit, mais sans Taxi Driver (personnage, récit, esthétique, tout), Joker n’existe tout simplement pas. C’est un pastiche superbement exécuté, mais qui pâlit lorsque comparé à son modèle (pis c’est toujours ben juste mon opinion ;). Bref (trop tard), je me suis attiré pour la première fois la haine, il n’y a pas d’autre mot, d’internautes qui m’ont écrit en masse pour me cracher leur colère et leur mépris. Cela, avant la sortie du film, c’est-à-dire avant d’avoir eux-mêmes pu le voir. Un truc qui m’a amusé dans les circonstances, c’est qu’en allant fureter du côté des profils Facebook de ceux qui ne recouraient pas à l’anonymat, je me retrouvais souvent devant du « jeune professionnel dynamique » (mon courriel haineux est exclusivement mâle et blanc) du genre des trois gars qui passent Joaquin Phoenix à tabac dans le film avant qu’il les exécute. Autrement dit, ces spectateurs mécontents se projetaient dans l’antihéros accablé tout en agissant eux-mêmes comme des petits bullies de cour d’école (et là-dessus, j’en connais un rayon). Ironique, comme dirait Palpatine.

Joker (Todd Phillips, 2019)

Nomme-nous :

a. Un documentaire

Visions of Light, d’Arnold Glassman, Todd McCarthy (le critique) et Stuart Samuels, consacré à la direction photo. C’est absolument captivant, et plein d’extraits fameux ou moins fameux venant illustrer les propos des Sven Nykvist, Haskell Wexler, Gordon Willis, Conrad L. Hall, Nestor Almendros, Stephen H. Burum, Vilmos Zsigmond, et plein d’autres. Ce documentaire a transformé ma manière de regarder les films.

b. Un film québécois

À l’origine d’un cri, de Robin Aubert. Un film âpre et brillant, plein de poésie et de fureur. L’un de mes favoris, toutes provenances confondues.

c. Un film que tu veux voir ou revoir sur grand écran

The Thing, de John Carpenter. Je ne m’en lasse pas. L’économie de la mise en scène, d’une efficacité de chaque instant, est exemplaire, tout comme l’utilisation magistrale du ratio 2.39:1 de prédilection du cinéaste (sérieux, chaque plan est un bonheur à analyser).

d. Un film que tu aimerais faire découvrir au public

Outre À l’origine d’un cri, qui n’a comme trop de films québécois hélas pas été assez vu, je dirais Wuthering Heights, d’Andrea Arnold, disparu après sa sortie en 2011. Cette adaptation du classique d’Emily Brontë parvient à être fidèle au matériau littéraire tout en s’en affranchissant entièrement : le résultat est foncièrement cinématographique. La cinéaste privilégie une épure telle que son film est souvent muet : l’image, le jeu et l’habillage sonore se chargent de l’évocation. Quitte à me répéter, je pourrais écrire que ce film-là aussi est « âpre et brillant, plein de poésie et de fureur ». Faut croire que j’ai un faible pour ce genre de propositions

Wuthering Heights (Andrea Arnold, 2011)

e. Un plaisir coupable

Je ne crois pas trop à la notion de plaisir coupable : j’assume tout, y compris les films quétaines que j’aime revoir en toute connaissance de cause (on s’entend que la désignation « plaisir coupable » a beaucoup été inventée pour ceux-là). Pour n’en nommer qu’un : Steel Magnolias, de Herbert Ross, qui oscille entre comédie et mélodrame, avec un aréopage d’actrices que j’adore dont Shirley MacLaine, Olympia Dukakis, Sally Field, Julia Roberts, Darryl Hannah, et, oui, Dolly Parton. C’est plein de répliques mémorables, et je les connais pas mal toutes par coeur. Et pour qui songerait à me juger, en voici une assénée par Shirley MacLaine : « Eat shit and die. »

Émoticon bonhomme clin d’oeil, pis toute. Merci pour le questionnaire : ça force à une nécessaire, et fort agréable, introspection.

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